Entretien avec Hasna Hussein - Les phénomènes de radicalisation et la propagande de l’Etat islamique

03/12/2019

Les chercheurs du pôle Radicalisation & Terrorisme de Notre Centre de recherche ont rencontré la chercheuse et sociologue, Hasna Hussein, pour échanger sur les phénomènes de radicalisation et la propagande mise en place par l'Etat islamique.

Hasna Hussein est sociologue des médias et du genre, spécialiste de la propagande des groupes extrémistes, notamment djihadistes, ainsi que des mécanismes d'embrigadement chez les jeunes. Elle est l'auteur du carnet de recherche sur le thème « contre-discours radical » sur la plateforme académique appelé hypothèses.org que l'on retrouve à cette adresse : (https:// cdradical.hypotheses.org). À ce jour, ce carnet propose une cinquantaine d'articles inédits sur le phénomène de la radicalisation menant à la violence. L'objectif principal de ce carnet de recherche est de contribuer à la vulgarisation de la connaissance sur cette thématique. Elle a récemment publié deux articles dans la revue Les cahiers de l'Orient (N°134, 2019/2) et le magazine Moyen-Orient (N°43, 2019) sur les thèmes « Comprendre la stratégie communicationnelle de Daesh » et « Les veuves noires de Daesh.

Chercheuse et activiste, Hasna Hussein a créé en décembre 2016 l'association de prévention de l'extrémisme violent PREVA.NET (anciennement nommée Association de recherche et d'action contre le discours radical violent, ARACDRV). PREVA.NET s'appuie sur une équipe de chercheurs et d'acteurs pluridisciplinaires spécialistes en la matière. L'activité principale de PREVA.NET est l'organisation et la mise en place d'études scientifiques, d'actions de diffusion de la recherche, de formations et d'accompagnement d'acteurs concernés (professionnels, jeunes et familles). PREVA.NET collabore depuis sa création avec les autorités publiques pour la mise en place des réseaux entre chercheurs, acteurs institutionnels et associatifs afin de renforcer la capacité de ces derniers dans la lutte contre la radicalisation menant à la violence. PREVA.NET coordonne plusieurs projets de prévention de la radicalisation menant à la violence s'appuyant sur la culture, l'éducation populaire et l'éducation critique aux médias en direction des jeunes (11-28 ans).


Centre International de Recherche & d'Analyse (C.I.R.A) : Quels sont aujourd'hui les nouveaux contenus de la propagande de l'Etat Islamique ?

Hasna Hussein : Malgré les multiples défaites sur le terrain, Daesh demeure actif à la fois dans le monde réel et virtuel. Sa force de frappe sur Internet et les réseaux sociaux ne fait que se développer et se métamorphoser afin de s'adapter aux nouvelles circonstances sur le terrain, que ce soit en zone irako-syrienne ou dans le monde - notamment par rapport à la mise en place des politiques de lutte contre le terrorisme et de prévention de la radicalisation menant à la violence. 

Le premier changement s'opère sur le plan discursif et visuel avec notamment une dimension militaire de plus en plus importante. En effet, les dernières publications de Daesh (vidéos, revue numérique, anasheed, etc.) mettent en scène des opérations militaires, notamment des attentats-suicides et des combats. Autrefois, l'accent était davantage mis sur la « vie quotidienne » au sein dudit califat, présenté souvent comme étant l'Eldorado des moudjahidin (combattants). 

L'aspect « festif » de la guerre n'est plus mis en avant notamment dans les dernières productions audiovisuelles du groupe, dont les titres annoncent les contenus : « Significations de la détermination », « Des hommes fidèles », etc. Les concepts sont eux aussi métamorphosés : c'est le cas de la migration, ou de l'exode qui ont tendance à se transformer en incitant dorénavant les velléitaires à perpétrer des opérations chez eux et non plus à rejoindre les théâtres d'opérations.

C.I.R.A : La propagande de Daesh appelle-t-elle à partir faire le djihad vers d'autres provinces ?

H.H : Les nouvelles orientations rhétoriques de la propagande de Daesh ont pour objectif principal de soutenir les moudjahidin. Daesh a revu sa conception de la hijra (exode) qui n'est plus associée à la mythologie topologique du Châm comme refuge des croyants à la fin des temps mais plus directement à l'action djihadiste. En revanche, il y a toujours un appel à la hijra même s'il est moins prégnant afin de soutenir les « frères » notamment dans la propagande en direction des pays non européens. En effet, il est de plus en plus difficile de partir faire le djihad avec les nouvelles mesures mises en place par les autorités publiques en Europe.

C.I.R.A : Dans la propagande, les autres provinces sont-elles mises en avant ?

H.H : La propagande de Daesh se focalise désormais sur les « nouveaux califats » du djihad ou les « wilayat » (provinces) qui se trouvent dans des territoires tenus par des groupes qui ont prêté allégeance à son calife autoproclamé, Abu Bakr al-Baghdadi. C'est notamment le cas de la péninsule du Sinaï en Egypte, et la province de Maraoui aux Philippines ou encore de la wilayat d'Afghanistan. D'ailleurs, le bureau médiatique de cette province demeure le plus actif en termes de publications propagandistes.

C.I.R.A : Pensez-vous qu'accentuer les initiatives de contre-discours serait la solution pour empêcher durablement la prolifération du discours radical ? Comment s'y prendre pour disqualifier le discours propagandiste mis en place par l'Etat islamique ?

H.H : Aujourd'hui, il est nécessaire voire même urgent de faire face à la propagande extrémiste djihadiste car l'approche sécuritaire a montré ses limites dans la lutte contre le terrorisme. Un travail de fond doit donc être mené notamment sur le « territoire » des esprits. L'offre idéologique de Daesh s'appuie sur les failles de nos sociétés contemporaines post-modernes pour répondre aux besoins et attentes de la jeunesse. L'analyse de cette offre par le biais des approches scientifiques critiques en sciences humaines et sociales permet de déconstruire les discours, les mécanismes et techniques de manipulation déployés par les groupes extrémistes djihadistes proposant ainsi un contre-discours. 

L'implication des chercheurs aux côtés d'autres acteurs institutionnels et associatifs est donc primordiale.

Le contre-discours proposé dans le cadre de l'initiative « Contre-discours radical » s'inscrit dans cette lignée car il s'appuie sur une approche pluridisciplinaire impliquant des islamologues, linguistes, politologues et sociologues. Il faut aussi prendre en considération la réception de ce contre-discours notamment auprès des publics cibles, les jeunes, en l'occurrence.

Les États s'engagent de plus en plus dans la production d'un contre-discours dans le cadre des politiques de lutte contre le terrorisme. Or, l'impact d'un tel contre-discours est limité. C'est pour cela qu'il est important de renforcer l'implication de la société civile dans ce travail. Les autorités publiques françaises, notamment le comité interministériel de lutte contre la délinquance et la radicalisation (SG-CIPDR), soutiennent de plus en plus des initiatives de ce genre proposées par la société civile en complément de sa propre initiative de contre-discours.

C.I.R.A : Comment expliquer que l'Etat Islamique ait pu avoir autant d'influence avec ses différents contenus ? Malgré l'enseignement important à l'école, comment cela se fait-il qu'autant de jeunes aient adhéré à cette idéologie ? Comment ces vidéos ont-elles pu créer autant d'engouement ?

H.H : Dans la propagande de Daesh, ce sont des jeunes qui parlent aux jeunes en évoquant des problématiques de la jeunesse (délinquance, échec scolaire, chômage, discrimination, racisme, injustice, crise identitaire et spirituelle, etc.). 

Pour les contredire, il faut utiliser les mêmes procédés, les mêmes techniques en s'appuyant sur des témoignages et récits des jeunes. 

Cette démarche est au cœur de nos ateliers de prévention en direction des jeunes qui s'appuient principalement sur des témoignages des jeunes « repentis », ou autrement dit désengagés de l'idéologie extrémiste djihadiste.

La propagande de Daesh mobilise à la fois un discours victimaire et un imaginaire « musulman » très large (la bataille de la fin des temps, les vierges, le salut, etc.). La principale fonction de cette propagande est de faire la promotion du projet politico-religieux que propose Daesh autour d'un monde « meilleur » plus « juste » et « égalitaire ». Ce qui fait rêver certains jeunes notamment parmi les femmes. Celles-ci espèrent pouvoir acquérir un certain pouvoir symbolique à travers leur engagement dans l'idéologie extrémiste djihadiste. Certaines ont pu acquérir réellement un pouvoir qu'elles n'avaient pas ici en France ou en Europe. C'est par exemple le cas des muhajirât (migrantes) venant principalement d'Europe qui ont réussi à transformer l'image des femmes et de leurs rôles au sein de la mouvance djihadiste par le biais de leur implication dans la propagande en ligne, le recrutement, ou encore la police morale féminine.

C.I.R.A : Dans la propagande de Daech on aperçoit beaucoup de jeunes enfants. Est-ce un phénomène récent, et pourquoi les utiliser ?

H.H : Les enfants et les adolescents constituent la première cible de la stratégie de recrutement de Daesh mais aussi un pilier capital de son projet politico-religieux. Ces derniers sont en effet surreprésentés dans la propagande médiatique du groupe terroriste où l'on voit garçons et filles, de tous âges confondus, particulièrement présents dans ses magazines et vidéos.

La propagande de Daesh investit l'image de l'enfant comme la symbolique du renouveau et de l'âge d'or du nouveau monde. En effet, celui-ci est souvent utilisé pour annoncer l'arrivée d'une période historique nouvelle, placée sous le signe de la régénération, du bonheur et de la justice. En outre, l'image de l'enfant est souvent associée à d'autres, représentant le printemps symbole d'une fertilité, de vie exubérante et d'élan débordant. On les voit souriants, jouant dans des parcs et jardins, sur les bancs de l'école, ou encore dans des soirées animées.

La propagande de Daesh mobilise une rhétorique politique, militariste et générationnelle où la jeunesse reprend le flambeau d'une « cause sacrée », ainsi qu'un imaginaire historique notamment centré autour de la notion du califat pour désigner les enfants-soldats : « les enfants des 'martyrs' » (abnâ' al-chohadâ'), « les lionceaux du califat » (achbâl al-khilâfa), « les générations du califat » 'ajiyâl al-khilâfa), « les générations de Damas et de Jérusalem » (ajyâl al- ghoûta wal qods), « les générations de Dabiq, Constantine et Rome » (ajiyâl dâbiq, al-qostantiniyya wa româ), ou encore « la génération des odyssées et des victoires » (jîl al-malâhim wal botoûlât).

Les dernières productions audiovisuelles de Daesh mettent en avant un ensemble d'éléments affectifs à partir notamment d'un flot d'images de destruction des quartiers et des mosquées de la ville de Raqqa, en Syrie, illustrées d'un bilan de la guerre contre cette ville : « Les bombardement s'accentuent d'une nuit à l'autre. Les mécréants (kouffâr) nous bombardent avec toutes sortes de bombes y compris les bombes phosphoriques », affirme un enfant américain de 10 ans dans l'une des vidéos de Daesh. La charge émotionnelle atteint son apogée lorsque de sa voix enfantine il déclare, alors qu'il joue au manège avec son copain : « Nous n'avons pas peur de vos avions ». Daesh utilise ainsi les sentiments de colère, de pitié et de compassion avec cette enfance bafouée afin d'inciter d'autres sympathisants à s'engager dans cette idéologie. La même vidéo s'achève sur une scène montrant les deux enfants maniant des armes de guerre.

Les enfants de Daesh ont subi un réel lavage de cerveau dans le cadre d'une socialisation primaire et secondaire au sein des familles radicalisées et/ou des institutions spécifiques dédiées à l'endurcissement physique et idéologique (école, camps d'entrainement, etc.). Ce qui constitue un défi pour la prise en charge des enfants de retour de zones. 

Même si la plupart sont en bas âge (moins de 7 ans), ces enfants ont subi un traumatisme pendant leur séjour sur les territoires à l'époque de Daesh et/ou dans les camps de réfugiés plus ou moins important par rapport à leur âge. Les plus âgés nécessitent une prise en charge spécifique car le traumatisme subi peut être plus important. Àpartir de 7 ans, on les emmenait déjà assister ou participer à des combats et des atrocités.

C.I.R.A : Pouvez-vous développer le dispositif de prise en charge de ces enfants qui rentrent des théâtres d'opérations ?

H.H : Dès qu'ils rentrent en France, les enfants sont pris en charge par l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Ils sont séparés de leur mère qui sera quant à elle judiciarisée.

Durant la première étape de la prise en charge, différents examens médicaux sont effectués par un médecin référent « protection de l'enfance » à la demande d'un juge. C'est celui-ci qui a le destin de ces enfants entre ses mains au vu de l'ensemble des informations recueillis sur la situation. Il décide ensuite de la prise en charge qui peut selon la situation se faire par l'ASE ou la PJJ ou au sein des familles d'accueil.

C.I.R.A : Y a-t-il des cas concrets où les enfants ont été rendus à leurs grands-parents ou à leurs familles ?

H.H : Il y a eu quelques rares cas sachant que la plupart sont placés dans des familles d'accueil. Il s'agit d'une procédure qui peut prendre plusieurs mois avant que les enfants puissent rejoindre le cocon familial.

C.I.R.A : Y a-t-il des cas de retour d'inscription dans une école publique ?


H.H : C'est un peu compliqué, mais ce n'est pas l'Education Nationale qui décide seule du retour d'un enfant à l'école. La re-scolarisation de l'enfant doit normalement faire l'objet d'une réflexion des équipes prenant en charge l'enfant au regard de sa situation. L'objectif étant de favoriser une meilleure intégration dans le milieu scolaire.


C.I.R.A : Est-il vrai qu'on note une hyper-combativité des femmes de retour de Syrie ?


H.H : Même si les femmes ont souvent des rôles de soutien aux moudjahidines et qu'elles n'ont généralement accès à des rôles décisionnels que lorsqu'il s'agit de recrutement et de maintien de l'engagement d'autres femmes, il faut aussi tenir compte d'évolutions plus récentes. Ainsi, des sphères féminines se sont-elles formées au sein de la mouvance terroriste, principalement parmi les « migrantes » (muhâjirât). Certaines d'entre elles disposent d'une forme d'autonomie par rapport à d'autres consoeurs. Les propagandistes, recruteuses ou idéologues et dirigeantes de Daech font partie du groupe des privilégiées. Ceci étant, rares sont les femmes qui ont participé aux combats auprès de Daesh. Leur « jihad sans combat » demeure sur le terrain idéologique et symbolique.

L'activisme djihadiste des femmes propagandistes et recruteuses s'opère également dans la propagande non officielle de Daech, notamment sur les réseaux sociaux. 

La Bretonne Émilie König est parmi les propagandistes recruteuses les plus connues. Elle a été placée sur la liste noire des combattants terroristes étrangers par la CIA. Née en 1984, originaire de Lorient, elle a été arrêtée en janvier 2018 par les forces kurdes en Syrie. Elle faisait partie des privilégiées de Daech du fait de son activité sur les réseaux sociaux, diffusant les productions médiatiques du groupe composées de montages vidéo et de chants appelant au djihad.

À travers leur engagement dans la propagande et le recrutement, ces muhâjirât ont joué un rôle important dans les transformations du cyber-djihadisme. Avant Daech, la cyber-djihadiste n'appartenait pas forcément à la « communauté virtuelle djihadiste ». De ce fait, elles étaient presque invisibles, voire considérées comme outsiders, dans le sens que leur « militantisme » sur la toile n'avait pas une reconnaissance de la part des groupes d'appartenance. Après Daech, l'émergence de certaines figures féminines parmi les muhâjirât par le biais de leur activisme sur les réseaux sociaux a transformé la représentation de la femme djihadiste et de ses rôles dans la djihadosphère.

Même si le rapatriement de ces femmes peut constituer un défi supplémentaire pour les autorités publiques, il est important pour des raisons humanitaires et sécuritaires de les juger et les prendre en charge dans leur pays d'origine.

C.I.R.A : Comment voyez-vous les choses concernant une future collaboration entre les experts de l'enfance et les décideurs politiques ? Y a t-il un espoir?

H.H : Concernant le retour de zones, il existe une ambiance de réticence, de stress et d'anxiété extraordinaire auprès des professionnels et de l'opinion publique en général. C'est compréhensible au regard de la montée en puissance des actes terroristes à caractère djihadiste dans les dernières années. Les discours médiatiques et politiques n'arrangent pas les choses et contribuent à nourrir cette ambiance pesante. Nous avons pu l'observer notamment au contact des professionnels en charge des revenants ou de la jeunesse. Ces professionnels travaillent dans le stress car ils ne sont pas forcément habitués à ce genre de problématiques complexes. D'où l'intérêt du travail que nous menons dans le cadre de l'association PREVA.NET autour de la formation des professionnels et acteurs concernés sur ces problématiques.

C.I.R.A : Dans les collèges notamment, les professeurs sont-ils également formés ?

H.H : La formation des professeurs et instituteurs sur la radicalisation menant à la violence demeure un défi en France. Alors que les choses avancent dans d'autres ministères - notamment le ministère de la Justice - qui investissent le plus sur ces questions, l'Éducation Nationale a privilégié d'attaquer le sujet sous un autre angle, notamment par le biais de la laïcité. C'est un grand chantier car il est important aujourd'hui de sensibiliser les équipes professorales sur la détection de la radicalisation mais aussi sur la prévention primaire.

C.I.R.A : Formez-vous personnellement contre la radicalisation dans les maisons de jeunes ?

H.H : Nous menons dans le cadre de PREVA.NET plusieurs projets en direction des jeunes scolarisés ou non scolarisés. La plupart de ces projets sont financés par des collectivités locales. Nous avons mis en place plusieurs ateliers sur le principe de théâtre forum à partir des témoignages des jeunes repentis ainsi que des ateliers autour de l'éducation critique aux médias sur le thème « Sociabilités et risques numérique » où nous abordons la problématique de la radicalisation. Les professionnels participent souvent à ces ateliers. Nous avons mené ces ateliers dans des collèges, des lycées ainsi que dans des structures éducatives et sociales comme par exemple l'école de la deuxième chance et parfois en collaboration avec des associations en direction d'un public vulnérable. Nous menons également des ateliers en direction des détenus concernés ou pas par la radicalisation. Les retours sont très prometteurs car il s'agit d'une approche interactive permettant une réflexion à la fois sur les conditions et mécanismes de basculement et de désengagement. C'est un chantier qui ne fait que commencer qui nécessite l'implication de tout le monde et surtout des premiers concernés, les jeunes.