Entretien avec Élisabeth Marteu - Les nouveaux enjeux sécuritaires d'Israël

24/10/2019

Dans le cadre des travaux du Pôle Radicalisation & Terrorisme de Notre Centre de recherche, Julien Cann, analyste-rédacteur, s'est entretenu avec Élisabeth Marteu sur les nouveaux enjeux sécuritaires d'Israël. L'entretien s'inscrit dans la continuité d'une conférence organisée par les Ambassadeurs de la Jeunesse sur  le sujet, en compagnie d'Élisabeth Marteu [1], Jean-François Daguzan [2] et Rémi Daniel [3].


Julien Cann :  Quelle est la définition que les Israéliens donnent au terme "terrorisme" ? 

Élisabeth Marteu : Chaque État possède sa propre interprétation du fait terroriste, il n'y a pas de véritable définition et encore moins de standard international de ce que peut être le terrorisme ou un groupe terroriste. Israël, comme de nombreux États, a donc sa propre définition du terrorisme. Mais il est important de souligner que pour Israël, la principale menace terroriste est posée par des groupes soit palestiniens (type Hamas ou Djihad Islamique, et autres mouvements tels que le FPLP ou même l'OLP - dans les années 1970, puis la décennie 1980-1990 -, soit par des groupes affiliés à la menace iranienne - via des proxys de type Hezbollah -). Pour l'État hébreu, la principale menace terroriste est donc posée par des organisations musulmanes, sunnites ou chiites, palestiniennes ou pro-iraniennes (ou parrainées par l'Iran).

Petite nuance tout de même : on observe que pour l'État hébreu la menace djihadiste n'est pas prioritaire, alors qu'elle l'est pour les pays européens et notamment la France. En réalité, la menace djihadiste est secondaire pour Tel-Aviv. Celle-ci passe après la menace représentée par les mouvements organisés de type Hamas ou Hezbollah.

J.C : À ce propos, observe-t-on aujourd'hui une définition de plus en plus extensive du fait terroriste ? Je prends ici l'exemple des débats qui continuent d'agiter régulièrement la Knesset (le Parlement israélien) autour de la définition du terrorisme

E.M : Oui, il y a des débats de fond sur ce qu'est véritablement le terrorisme. Mais j'ai envie de dire que ce qu'il se passe en Israël ressemble beaucoup à ce qu'il se passe ailleurs : en Occident, de manière large, mais également dans les pays arabes (dans le Golfe ou au Maghreb par exemple). L'un des symboles de cette extension du spectre terroriste sont les Frères musulmans. Cette confrérie est classée par certains dans la catégorie des mouvements terroristes, mais on voit bien que cela ne fait pas consensus. Idem concernant le Hezbollah : la position européenne est différente de celle adoptée par les États-Unis ou Israël. L'Union européenne ne considère comme terroriste que la branche armée du Hezbollah [4], et non pas sa branche politique. Tout simplement parce que le Hezbollah profite d'une assise territoriale et d'une représentation politique au Liban et qu'il est important pour les européens de distinguer les deux branches. On voit bien que chaque État, en fonction de ses intérêts et de la nature de ses enjeux sécuritaires, a des définitions singulières du fait terroriste.

Toujours est-il qu'en Israël, à l'instar des États-Unis ou d'autres pays européens, on observe une montée du sentiment d'insécurité et de verrouillage politique (y compris du débat politique) poussant certaines forces politiques ultra-conservatrices à définir comme terroriste tout mouvement d'opposition. Ainsi, les campagnes de violences contre les associations des Droits de l'Homme (surtout contre les associations de défense des Palestiniens) ou contre une certaine presse critique, de type Haaretz, se multiplient depuis plusieurs mois. C'est vrai qu'il y a un emballement dans une partie de la classe politique et des dérives rhétoriques qui estiment que toute personne soutenant la cause palestinienne légitime le terrorisme.

Indice supplémentaire de cette tendance : la dernière campagne israélienne. Celle-ci est révélatrice des dérives idéologiques et politiciennes de la classe politique israélienne. Il y a, de ce point de vue, un véritable étiquetage tous azimuts de toute pensée critique qui irait à l'encontre de la sécurité d'Israël. C'est très dangereux et ça ne s'observe pas uniquement dans ce pays mais partout, y compris dans le reste du Moyen-Orient. On a d'ailleurs l'impression qu'Israël imite certaines pratiques que l'on retrouve chez ses voisins : toute opposition devient une force terroriste. Les projets de société deviennent tellement antagonistes entre les diverses forces politiques que chaque camp reste crispé sur ses positions.

J.C : J'aimerais évoquer à présent la vague d'attaques survenue sur le territoire israélien entre fin 2015 et décembre 2017, celle que l'on a appelée « l'Intifada des Couteaux ». Pouvez-vous revenir sur cet épisode et sur la façon dont Israël a tenté de lutter contre les « loups solitaires » ?

E.M : La vague d'attentats débute effectivement en 2015 à Jérusalem et sa banlieue proche. Plusieurs évènements vont traumatiser la population. D'abord, trois jeunes israéliens sont enlevés et assassinés. Viennent ensuite les représailles : un jeune palestinien de Jérusalem sera retrouvé brûlé vif. C'est ce qui a mis le feu aux poudres. S'en est suivi pendant deux ans une vague d'attaques solitaires, que l'« Intifada des Couteaux ». En réalité, on ne savait même pas comment la définir. Il y avait bien un sentiment de révolte mais en même temps, tout cela prenait l'allure d'attaques terroristes. Pourquoi attaques « solitaires » ? Parce que ces attaques ne sont pas organisées par le Hamas, ni par d'autres branches armées du mouvement palestinien. Il s'agit d'un phénomène véritablement spontané qui émerge chez une partie de la population palestinienne, et notamment chez les jeunes et les adolescents. Ces jeunes garçons ou ces jeunes filles, munis de cutteurs par exemple, se jettent sur des cibles israéliennes identifiables : essentiellement des soldats, des juifs orthodoxes et des habitants vivant dans les territoires palestiniens occupés de Cisjordanie.

C'était donc essentiellement dans la zone de Jérusalem et près d'Hébron et de Ramallah qu'ont eu lieu les attaques. Il y en a eu quelques-unes à Tel-Aviv, Haïfa et ailleurs en Israël. Mais ce mouvement ne s'est pas arrêté. On identifie la période 2015-2017 parce que c'est là que s'est produit le plus grand nombre d'attaques mais en réalité, il y en a régulièrement.

J.C Il s'agit donc d'un phénomène tenace ?

E.M : Absolument. C'est une tendance lourde et pérenne dans le conflit israélo-palestinien tel qu'on le connaît aujourd'hui. On sait qu'il est très difficile pour les mouvements armés de s'organiser en Cisjordanie, d'abord en raison de la coopération sécuritaire entre les forces de sécurité israéliennes et palestiniennes (les forces de l'Autorité palestinienne font le ménage dans les territoires) ensuite par le Hamas (qui contrôle complètement la bande de Gaza mais n'a pas du tout les mêmes appuis en Cisjordanie).

Tout cela est dû aussi au trafic. Pour faire rentrer des armes en Cisjordanie, ça passe nécessairement par Israël. Ces circuits ne sont plus organisés par des groupes mais par des individus. Voilà pourquoi les attaques sont spontanées et peuvent survenir à n'importe quel moment. C'est un phénomène difficile à endiguer, avec des pics d'intensité en fonction de la situation sociale, économique et humanitaire en Cisjordanie ainsi qu'à Gaza. On sait bien que lorsqu'il y a une flambée de violence à Gaza, immédiatement et comme par effet de vase communiquant, il y a d'avantage d'attaques en Cisjordanie ou à Jérusalem-est.

J.C : Évoquons à présent la question gazaouie, notamment l'un des acteurs incontournables de la scène politique palestinienne : le Hamas. Depuis l'ouverture de l'ambassade américaine à Jérusalem, suivie de la fameuse marche du retour des réfugiés palestiniens [5], on observe une véritable tension entre Israël et les diverses factions palestiniennes armées. Quelle est la réalité sur le terrain ? Quelles sont les capacités militaires du Hamas aujourd'hui ?

E.M : Le Hamas compterait environ 15 000 à 20 000 combattants à Gaza, ce qui est considérable compte tenu de la superficie du territoire. C'est la première force militaire de Gaza mais c'est aussi une force politique très puissante puisqu'elle y jouit d'un plein contrôle. Le Hamas possède aussi un arsenal de roquettes et de mortiers conséquent, une technologie qui a été transmise depuis des années par l'Iran. Aujourd'hui, le Hamas peut parfaitement produire ses propres roquettes, ce qui explique pourquoi il continue ses tirs à destination de l'État juif alors même que les livraisons d'armes à destination de la bande de Gaza ont été drastiquement limitées ces dernières années. Pendant des années, il y avait diverses routes d'approvisionnements de la bande de Gaza, notamment celles qui montaient par la route soudanaise. Celle-ci était particulièrement active avant 2011 et les révoltes arabes. On sait que ces armes venaient effectivement d'Iran et qu'elles remontaient la route du Soudan, de l'Égypte puis du Sinaï pour parvenir dans la bande de Gaza.

Ces livraisons se sont toutefois taries : en raison notamment de l'amélioration sécuritaire dans la Corne de l'Afrique, mais aussi parce que les révoltes arabes ont amené un changement de politique et de régime au Caire dont l'objectif principal est de détruire les tunnels à destination de Gaza. Le but ? Que les armes ne rentrent plus à Gaza mais qu'elles ne sortent plus. Pourquoi ? Parce qu'on sait depuis longtemps que ces armes gazaouies sortaient dans le Sinaï, remontaient au Caire et ont permis d'alimenter en armes l'opposition contre le régime égyptien. La proximité entre le Hamas et la confrérie des Frères musulmans : voilà pourquoi le général al-Sissi a une politique très dure à l'égard du Hamas. Aujourd'hui, le Hamas bénéficie d'un arsenal moins conséquent en provenance de l'extérieur mais a développé ses propres capacités de production de roquettes, ce qui explique qu'il y ait toujours des attaques contre Israël.

J.C : Quid de la concurrence avec le djihad islamique ?

E.M : Le djihad islamique est moins bien armé et compte moins de membres que le Hamas. Aussi, il reste le groupe le plus soutenu par l'Iran (même si le Hamas a été soutenu par l'Iran pendant des années et continue à l'être en partie [6]). Fort de ce soutien iranien, le djihad islamique a toujours profité de la livraison d'armes et de technologies militaires, lesquelles sont maintenant au djihad islamique.

Pour ce qui est de la relation avec le Hamas, les deux mouvements sont en concurrence mais savent tout de même coopérer à Gaza. La relation entre les deux mouvements est compliquée. Ils sont à la fois partenaires (par exemple les trêves signées avec Israël via la médiation égyptienne ou onusienne incluent toujours le djihad islamique et Hamas) et concurrents. Le Hamas a des prétentions politiques, notamment d'exercice du pouvoir, ce que le djihad islamique n'a pas.

Si en interne il y a évidemment un jeu de concurrence sur des zones, des quartiers, des combattants, face à Israël le Hamas et le djihad islamique seront toujours partenaires.

J.C : Troisième venu sur la scène gazaouie, l'organisation Etat islamique. Confirmez-vous l'existence de cellules dormantes de l'Etat islamique dans la bande de Gaza ? Existe-t-il une concurrence entre Daesh et le Hamas au sein de l'enclave palestinienne ?

E.M : En réalité, la relation entre le Hamas et la Wilayat Sinaï (groupe ayant prêté allégeance à l'Etat islamique en 2014) est très complexe et très difficile à tracer, même pour les experts. D'abord, il est difficile d'avoir accès au Sinaï. Savoir ce qu'il s'y passe est très compliqué, y compris pour les égyptiens. Cette zone est tenue par les services de renseignement, par l'armée et par la police égyptienne. Cela dit, on sait qu'il y a eu des relations entre le Hamas et la Wilayat Sinaï avant 2014 et la proclamation d'allégeance du groupe égyptien Ansar Bayt al-Maqdis à l'organisation de l'Etat islamique. On sait par exemple que certains combattants de l'Etat islamique entretenaient des relations avec ceux du Hamas. On sait même que certains combattants de Ansar Bayt al-Maqdis, devenus Wilayat-Sinaï par la suite, avaient été hospitalisés à Gaza. D'autres combattants du Hamas ont fait défection et sont allés se battre dans les rangs de la Wilayat-Sinaï. Par ailleurs, on sait qu'il y a eu des transferts d'armes entre les deux mouvements.

Maintenant, il est très compliqué de savoir si cette relation a été validée et avalisée par la chaîne de commandant du Hamas (par Ismaïl Haniyeh, qui assure la direction du Hamas depuis 2017, et Khaleed Mechal, ex-leader du mouvement qui mène ses activités militantes depuis Doha, la capitale qatarie). On a la sensation que ce sont plutôt des groupes familiaux de Rafah qui étaient également membres du Hamas qui ont pu entretenir des liens avec Wilayat Sinaï tout simplement parce qu'il y avait de fortes connexions familiales et tribales chez les bédouins, des deux côtés de la frontière entre l'Égypte et Gaza. On a plutôt la sensation que la relation entre les deux mouvements s'est donc adossée à des liens matrimoniaux, familiaux et économiques préexistants.

Ces dernières années, la Wilayat Sinaï a un discours de plus en plus virulent à l'égard du Hamas. On a l'impression qu'il existe une réelle concurrence ou une tension entre les deux mouvements. Depuis 2017, la Wilayat Sinaï a radicalisé son discours en appelant à la libération de certains djihadistes emprisonnés dans les prisons du Hamas. Le groupe a même menacé d'exécuter certains membres du Hamas à Gaza, mais là encore on ne sait pas s'il s'agit de certains combattants, certaines cellules de la Wilayat Sinaï ou si c'est véritablement le commandement de la Wilayat Sinaï qui impose ce positionnement vis-à-vis du Hamas.

Globalement, on a la sensation que cela s'est intensifié à mesure que l'Etat islamique perdait du terrain en Syrie, lorsqu'une partie de ses cadres et de ses combattants ont quitté le sanctuaire syro-irakien de Daesh pour rejoindre la Wilayat Sinaï. On a alors vu se former un foyer égyptien plus radical, avec un positionnement tout aussi extrême à l'égard du Hamas.

Mais pour ce qui est du territoire gazaoui, concrètement, il n'y a pas de cellule dormante de l'Etat islamique. Il y a des individus qui soutiennent l'Etat islamique et qui ont fait allégeance à Daesh via les réseaux sociaux. Il y a des petits groupes salafistes-djihadistes qui existent depuis des années à Gaza mais qui n'ont jamais vraiment fait peur au Hamas. Il s'agit là de petits groupes de 2, 3, 5 ou 10 individus, plutôt actifs sur les réseaux mais qui ne peuvent constituer des « cellules » à proprement parler. Ces groupes ne sont pas assez organisés et pas assez armés.

J.C : Vous évoquez la province de l'Etat islamique dans la région du Sinaï égyptien. Quel est aujourd'hui l'état de la coopération israélo-égyptienne sur le volet sécuritaire : comment les deux pays tentent-ils d'endiguer cette menace djihadiste ?

E.M : Depuis le retour d'une classe dirigeante proche des israéliens en Égypte, il y a une coopération pleine et entière entre les autorités des deux pays sur la question de la mouvance djihadiste dans le Sinaï. Côté israélien, ce sont les services de renseignement et le commandement sud de l'armée israélienne qui s'en chargent. Si cette coopération passe essentiellement par des échanges de renseignement entre les deux parties, on constate tout de même que des frappes aériennes sont conduites par les israéliens sur le sol égyptien.

La coopération est sans précédent puisqu'elle va bien au-delà de tout ce que les accords de paix permettent en termes de coopération entre les deux pays. Si les accords de Camp David prévoyaient une zone tampon entre le déploiement militaire et policier égyptien et celui de l'État hébreu, force est de constater que celle-ci a complètement disparu. Les égyptiens se sont redéployés à proximité de la frontière et Israël les laisse faire.


[1] : Docteure en science politique et chargée de cours à l'IEP de Paris, Elisabeth Maretu est spécialiste du Proche-Orient. Ses recherches portent sur le conflit israélo-palestinien, les reconfigurations politico-sécuritaires au Levant, ainsi que sur les questions de genre et de globalisation, notamment dans les contextes de conflits armés.

[2] : Ancien directeur-adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, professeur associé à l'Université de Paris II Panthéon-Assas.

[3] : Doctorant en Relations Internationales, Université Hébraïque de Jérusalem.

[4] : La RIL, Résistance islamique de libération.

[5] : Ayant fui ou ayant été chassé d'Israël en 1948.

[6] : « Même s'il n'avait pas la même position sur la crise syrienne, ce qui a expliqué pourquoi l'Iran cesse pendant un certain temps son aide au Hamas et redirige tout vers le djihad islamique pour jouer sur la concurrence entre les factions palestiniennes ».